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Tuesday, 28 May 2013

28 Mai 2013

"Aimer quelqu’un, c’est savoir le lire. C’est savoir lire toutes les phrases qui sont dans le cœur de l’autre, et en lisant le délivrer. C’est déplier son cœur comme un parchemin et le lire à haute voix, comme si chacun était à lui-même un livre écrit dans une langue étrangère. Il y a plus de texte écrit sur un visage que dans un volume de la Pléiade et, quand je regarde un visage, j’essaie de tout lire, même les notes en bas de page. Je pénètre dans les visages comme on s’enfonce dans un brouillard, jusqu’à ce que le paysage s’éclaire dans ses moindres détails. Nos propres actes nous restent indéchiffrables. C’est peut-être pourquoi les enfants aiment tant qu’on leur raconte sans fin tel épisode de leur enfance. Lire ainsi l’autre, c’est favoriser sa respiration, c’est-à-dire le faire exister. Peut-être que les fous sont des gens que personne n’a jamais lus, rendus furieux de contenir des phrases qu’aucun regard n’a jamais parcourues. Ils sont comme des livres fermés. Une mère lit dans les yeux de son enfant avant même qu’il sache s’exprimer. Il suffit d’avoir été regardé par un nouveau-né pour savoir que le petit homme sait tout de suite lire. Il est même comme les grands lecteurs : il dévore le visage de l’autre. On lit en quelqu’un comme dans un livre, et ce livre s’éclaire d’être lu et vient nous éclairer en retour, comme ce que fait pour un lecteur une très belle page d’un livre rare. Quand un livre n’est pas lu, c’est comme s’il n’avait jamais existé. Ce qui peut se passer de plus terrible entre deux personnes qui s’aiment, c’est que l’une des deux pense qu’elle a tout lu de l’autre et s’éloigne, d’autant qu’en lisant on écrit, mais d’une manière très mystérieuse, et que le cœur de l’autre est un livre qui s’écrit au fur et à mesure et dont les phrases peuvent s’enrichir avec le temps.[… ]
Mais la plupart du temps, la lecture de l’autre reste très superficielle et on ne se parle pas vraiment. Peut-être que chacun de nous est comme une maison avec beaucoup de fenêtres. On peut appeler de l’extérieur et une fenêtre ou deux vont s’éclairer mais pas toutes. Et parfois, exceptionnellement, on va frapper partout et ça va s’éclairer partout, mais ça, c’est extrêment rare. Quand la vérité éclaire partout, c’est l’amour. »

Christian Bobin, La lumière du monde
  

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